Xavier Dolan travestit Melvil Poupaud

Xavier Dolan travestit Melvil Poupaud



Avec son côté crâneur, son faible pour la Nouvelle Vague, son esthétique soignée et son maniérisme éhonté, Xavier Dolan s’est fait autant de fans que d’ennemis. À seulement 23 ans, après J’ai tué ma mère et Nos amours imaginaires, le wonderboy de Montréal livre l’épopée amoureuse de deux femmes, dont l’une est enfermée dans un corps d’homme.

1989, Fred (Suzanne Clément) et Laurence (Melvil Poupaud) semblent faits l’un pour l’autre. Lors de son trentième anniversaire, Laurence révèle qu’il se sent femme et qu’il veut désormais vivre en tant que tel(le). Fred ne veut pas laisser tomber son âme sœur mais est-ce que leur amour est assez fort ? À Cannes, Laurence Anyways a remporté la Queer Palm. Mais Xavier Dolan, son réalisateur, ne cache pas qu’il avait espéré plus. Le fait que le film ait été sélectionné pour la section Un certain regard et non pour la compétition officielle a été une grande frustration. « J’ai été énormément déçu et la déception n’est pas un sentiment qui s’atténue avec le temps. Mais j’ai fait mon deuil, j’ai appris à vivre avec. Le festival n’a pas à s’expliquer, il décide souverainement. Mais il faut me comprendre... Un réalisateur qui ne rêve pas de Cannes et de la Palme d’or est un réalisateur sans ambition. Et l’ambition est un mot clé dans mon approche », dit Dolan. 

Le film dure 2 heures et 40 minutes. Peut-être que cela, c’est trop ambitieux ? 
Xavier Dolan : Écoutez, je sais que le film a ses défauts, mais sur la durée, il n’y a pas à discuter. Là, je suis intraitable. On ne peut pas en retirer une seconde. Ce n’est pas une petite histoire, mais une saga. Pour évaluer la fin à sa juste valeur et pour comprendre les sentiments, il faut connaître tous les antécédents, les rituels de Fred et Laurence, les évolutions de leurs pensées et de leur comportement, leurs dépendances et leurs habitudes. Si on ne les connaît pas, alors ils sont inintéressants. C’est l’amour de leur vie, donc voyons un peu à quoi cette vie ressemble.  
Vous avez pensé à la tradition des grands romans ?
Dolan : Le script puise ses racines dans la tradition des romans-fleuves. J’apprécie énormément quand je vois des personnages grandir ou évoluer. Le plus souvent, ils deviennent plus furieux, plus tristes et plus amers. La fin de la série Six Feet Under est magnifique. Mais on pleure vraiment à chaudes larmes si on a vu chaque épisode de chaque saison. 
Pour la première fois, vous ne jouez pas dans le film. Est-ce que Laurence Anyways est moins personnel que J’ai tué ma mère et Nos amours imaginaires ?
Dolan : Je ne suis pas un transsexuel. Mais jusqu’à présent, tous mes films étaient autobiographiques ou personnels et je me demande s’il pourra un jour en être autrement. Je ne peux visiblement pas m’empêcher de me confesser à travers mes films. Je crois d’ailleurs que le cinéma ne peut pas vraiment être entièrement fictif. Bien sûr, il y a les films de commande, mais un réalisateur met toujours quelque chose de lui dans son film. C’est peut-être imprudent mais j’y mets beaucoup de moi-même. On peut parler de narcissisme et d’égoïsme, je m’en fous. Je refuse d’ennuyer les gens en parlant de ce que je ne connais ou ne maîtrise pas.
Laurence Anyways commence en 1989. Ce n’est quand même pas parce que vous êtes né cette année-là ?
Dolan : Je voulais que ça se passe dans les années 90 pour des raisons socio-politiques. Le mur de Berlin est tombé, l’angoisse irrationnelle du sida a disparu, les gens se vautrent dans l’espoir et la liberté, les préjugés sur les homosexuels s’atténuent. Cette ambiance persuade Laurence de tenter le coup et de révéler qu’il est transsexuel. Montréal s’affirme alors comme une ville ouverte d’esprit, ou plutôt moins coincée que les autres. Les gens savaient à peine ce qu’était la transsexualité. Mais bon, aujourd’hui, il y en a toujours que ça choque. On n’arrête pas de parler de tolérance, d’égalité des chances et de progrès. Allez, sérieusement, quel progrès ? Un prof transsexuel, aujourd’hui encore, ce ne serait pas évident. Les parents auraient peur que leur enfant ait un mauvais exemple. C’est pour cela que je me demande si les choses ont vraiment changé. 



Vous faites à nouveau abondamment usage de la musique. J’ai entendu aussi bien Fever Ray, Duran Duran, Moderat et Céline Dion que Beethoven et Prokofiev. 
Dolan : Je ne vois pas pourquoi je me retiendrais. Pourquoi se mettre une limite ? La musique, c’est l’âme d’un film. La musique fournit le dialogue ultime avec le spectateur. J’essaie de construire des scènes entières autour d’une chanson. La musique peut provoquer tellement de choses. Elle accompagne les personnages pendant les dix années de leur histoire d’amour. C’est à la fois un point de repère et un souvenir de ce qu’ils sont et de ce qu’ils ont été. La musique donne une nouvelle vie à des souvenirs jaunis, adoucit les mœurs, rappelle les mensonges lâches et les rêves qui n’ont jamais été réalisés. 

Laurence Anyways ●●
CA, 2012, dir.: Xavier Dolan, act.: Melvil Poupaud, Suzanne Clément, 159 min.
In de zalen vanaf/Dans les cinémas dès le/In cinemas from 18/7